Décoller dans un lolo, déguster un sandwich à la morue ou au maquereau à 10 h du matin, boire un jus à l’étrange couleur brune ou de l’eau de coco à même la rue ou écouter les avis d’obsèques : autant de traditions locales qui ne manqueront pas de surprendre les visiteurs et que nous vous invitons à découvrir.
7 h du matin, au petit port de Sainte-Anne, sous la chaleur des tôles d’un lolo très discret, que l’on croit fermé depuis la route L’ambiance est assurée par quelques marins-pêcheurs habitués du lieu qui perpétuent une tradition très locale et quasi légendaire : le décollage au… rhum ! Un rituel qui perdure de nos jours.
A l’origine « tord boyaux » pour pirates des Caraïbes, la technique s’est affinée pour devenir un véritable art, peaufiné depuis bientôt trois siècles. Le ti’punch appelé « feu » ou « sec », est le symbole des Antilles, la boisson de toutes les circonstances.
Contrairement au ti’punch agrémenté de citron et de sucre, le « rhum » du décollage se boit pur, souvent tôt le matin. Il faut remplir le verre et le descendre d’un trait. Puis avaler tout de suite après un verre d’eau de coco bien frais pour éteindre le feu. Mieux vaut éviter de tousser ou d’avoir les yeux rouges, ce serait la moquerie assurée. Cet incontournable rituel s’appelle « un arrosé » ou « un mouillé ».
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Se réveiller au « sec » et « taper le domino
Mais boire un ti’sec sans faire une partie de dominos aurait bien moins de sel. Ce jeu très prisé des messieurs sirotant entre deux parties un petit punch ou un sec, ne se joue pas simplement en posant les dominos en silence. Le jeu des dominos, très populaire aux Antilles, fait partie du folklore et se joue à trois. On le reconnaît facilement au bruit fracassant et viril que les joueurs font entre chaque partie. Il faut assister à ce jeu endiablé, ponctué de tonitruantes expressions. Le but est de poser tous ses dominos avant ses adversaires et de les mettre « cochon ». Si un adversaire a gagné trois parties, celui qui n’en a gagné aucune est obligé de céder sa place. Tout cela dans la bonne humeur et la convivialité et sans (en principe) le moindre pari financier.
Certains pour faire monter la pression, fracassent les dominos sur la table aux sons des « ka fessé domino a » (1) ou « boudé » (2) en passant simplement leur tour. Un joueur qui pose un mauvais domino volontairement ou involontairement fait un Parisien ; en créole, on dit « pa fè parisien » (3). Quand l’un d’entre eux a remporté une partie, ou l’a perdue, c’est selon, on y va d’un autre ti’sec. Et cela dure jusqu’à… plus soif. A consommer avec modération pour les non initiés.


Se désaltérer à l’eau de coco
Après ce décollage animé, nul doute que vous aurez un petit creux. Direction le bourg de Sainte-Anne pour un casse-croûte un peu spécial. Déjà, les doudous, tranquillement assises sur leurs pliants, décortiquent des cacahuètes grillées (appelées pistaches ici) que l’on déguste dans des cornets de papier ou rangent les « sucs à coco » délicatement disposés dans une large boîte en bois au couvercle transparent. Un vrai délice sucré-salé qui donne soif ! Heureusement, le marchand de cocos qui débitent plus de 150 noix en une seule journée est là. Avec une dextérité héritée de nombreuses années de maniement du coupe-coupe, il coupe, taille, perce en deux temps trois mouvements, une coco bien verte. La tête renversée en arrière, la coco portée bien au-dessus tel un trophée que l’on brandit, on fait couler la précieuse eau directement dans sa bouche grande ouverte. On peut aussi en acheter une bouteille, mais c’est bien sûr moins amusant… (4)
Se sustanter d’un sandwich morue, maquereau et autres spécialités… dépaysantes
Rassasiés, il est temps de se plonger dans l’eau cristalline du lagon de la plage municipale où marchandes de maillots, de beignets, et autres friandises font florès. De là, on peut apercevoir les étals du marché qui regorgent de fruits et légumes multicolores et qui le soir, accueillent, selon la saison, le spécialiste très prisé du lambi en cornet. Mais il faut de la patience, la file d’attente peut être longue. Un conseil, goûtez-y, c’est l’un des sommets de la cuisine guadeloupéenne.
Si le vendeur de lambi en cornet n’est pas présent, on peut se rabattre sur des sandwichs au maquereau, au hareng saur, au foie, à la morue ou à la viande, toujours bien relevés, qu’il est habituel de déguster vers 10 h du matin, lors d’une pause casse-croûte consistante. Pour les réfractaires au piment, bien le préciser avant.
Se rassasier chez G1id
A la sortie de Sainte-Anne, en direction de Saint-François, en bordure de route, un peu avant le lieu-dit le Helleux, plus exactement chez G1id, Gisèle, une belle créole, offre pour 2,50 € de quoi remplir les estomacs les plus affamés. On y trouve un peu de tout : les jolis chapeaux de paille pour se protéger du soleil de midi, quand assis dans des chaises en plastique sous un arbre impressionnant, on aura fait son choix ; des denrées à emporter, laitues, patates douces, ignames, gombos, choux chine, ou à commander cuits, pour accompagner le bokit, ce sandwich guadeloupéen à ne pas rater. « A pa ti bon sa bon » ! (5) dit-on en créole. Une fois sa pâte prête, Gisèle forme des boules qu’elle aplatit puis fait frire. « Le bokit s’accommode d’un peu tout ce que l’on veut, mais les vrais bokits sont farcis de poulet ou morue et surtout sans ketchup ou mayonnaise. Juste une pointe de piment » recommande-t-elle !
Même si certains trouveront cela un peu gras, et sans en manger tous les jours, les accras de morue ou de légumes sont tout autant délicieux. Fabriquée à base de morue, c’est la star, celle qui demande le plus de préparation et se déguste aussi en sandwich avec une feuille de salade.


Se délecter d’un sorbet coco
Il est temps, après ce qui a fait office de déjeuner, de faire un petit tour à la Pointe de châteaux et d’attaquer le dessert en silence. Pour prolonger cette promenade gourmande, rien de tel qu’un sorbet coco ! Autour du parking de fortune, dans cet espace ultra protégé qu’est le site de la Pointe des châteaux, il ne s’agit pas de faire n’importe quoi. Règlementation oblige, les anciens ambulants ont été chassés. Alain est celui qui faute de vivre de son artisanat a visiblement trouvé la parade en se servant de son antique 4X4 pour élaborer ce que l’on peut vraiment qualifier d’unique en Guadeloupe : le sorbet coco ! Et dans les règles de l’art, c’est à dire dans une sorbetière manuelle.
De la grosse glace d’une part, de la glace pilée d’autre part pour remplir tout l’espace, du gros sel et surtout, une bonne dose d’huile de coude : voilà les ingrédients nécessaires pour faire prendre ce sorbet. Une simple planche recouverte d’une toile cirée fera l’affaire pour poser gobelets de plastique, petits, grands ou maxi.
La rondeur, l’onctuosité, le goût bien particulier de la noix de coco, associé aux accents de vanille auront eu raison de notre gourmandise. Son autre spécialité, plus « light » : le sinoball, dont tous les enfants de Guadeloupe sont friands, consiste en un simple gobelet rempli à ras bord de glace « gragée », c’est à dire râpée, sur laquelle on fait couler du sirop de menthe, de grenadine ou d’orgeat, et le tour est joué…
Se ravitailler au marché de nuit
A la nuit tombée, la découverte insolite de la Guadeloupe n’est pas encore terminée pour ceux qui voudraient prolonger cette dégustation « en bow rout là » (6). Elle peut se poursuivre sur l’un des marchés de nuit de St François, Ste Anne, Gosier ou Moule. Ces lieux très animés sont hauts en couleurs et très typiques. On y trouve les traditionnels marchands de fruits et légumes mais également des artisans, et quantité de petits vendeurs proposant plats cuisinés, épices en tous genres, punchs, confitures, friandises locales, etc. C’est le plus souvent là, à la tombée de la nuit, que les coupeurs de canne à sucre, à l’aide d’un pressoir, extraient le précieux liquide brunâtre. Bien plus sucré que l’eau de coco évidemment, le jus de canne, très énergétique, donne un bon coup de fouet et l’on ne saurait ne pas y goûter, même si au premier abord, sa couleur n’est pas très appétissante…
Votre immersion dans la vie locale sera parfaite lorsqu’en allumant votre autoradio, vous entendrez les avis d’obsèques. Une émission bien surprenante pour qui vient de l’autre côté de l’Atlantique. Mais sachez qu’ici, c’est l’une des plus écoutées et que ceux qui ont voulu un jour la supprimer s’y sont cassés les dents…
(1) je tape ton domino
(2) je passe
(3) fais pas ton parisien
(4) il est cependant conseillé de s’assurer que les coques ont été soigneusement lavées à l’eau précédemment
(5) c'est vraiment très bon
(6) au bord de la route









